Le vélo, une fois que tu sais en faire, tu oublies jamais. C’est pratique, comme ça on peut dire « ah ça, c’est comme le vélo », à propos de plein de choses. Par exemple si à ton pote Hans, celui qui sort d’un divorce pénible et tout et qui n’a plus eu d’aventures amoureuses depuis seize ans (vraiment très pénible), tu lui dis « non mais c’est comme le vélo », ça ne veut pas dire « avec la gueule que t’as, tu vas devoir sacrément pédaler pour pécho », mais bien plus « non, mais c’est comme le vélo, j’espère que t’as vérifié la pression de tes pneus avant de te mettre en ménage avec une danseuse ».
Mais a-t-on la preuve que le vélo ne s’oublie pas, où est-on confronté à un énième complot ourdi par le gouvernement avec la complaisance bienveillante des medias ? Lance Armstrong démontre qu’on peut arrêter le vélo, se marier avec des tas de chanteuses et revenir deux ans après comme si de rien n’était. D’autres sportifs ont moins de chance. Le football, par exemple, ça peut très bien s’oublier: tu joues contre une bande de luxembourgeois tous amateurs, l’après-midi ils complotent contre l’économie mondiale dans leurs banques alors que toi on te paie trois milliards de francs par mois pour jouer à la balle et le soir, ils profitent que tu as oublié le foot dans un instant de distraction pour te mettre minable. Ca arrive. Pas très souvent, heureusement, mais ça arrive.
Les musiciens, eux, ces temps, ils arrêtent pas de s’arrêter des années, revenir et gagner le tour de France. Alors qu’eux, en plus, ils se droguent, tous, c’est stipulé dans leur contrat de star, et la drogue c’est rarement très bon pour la mémoire. On peut en déduire que le rock’n’roll, c’est un peu comme le vélo, d’ailleurs je pense qu’Oasis a complètement déraillé.
J’ai toujours entendu des gens utiliser cette expression, je l’ai peut-être employée un jour de grande fatigue, un mardi de novembre, va savoir. Mais je n’ai jamais vérifié empiriquement. J’ai appris à faire du vélo, c’était à la campagne, avec un ami de mon père, il s’appelait Edmond, il avait de la moustache. Je l’ai un peu perdu de vue depuis, pour la moustache je sais pas mais je pense qu’il s’appelle toujours Edmond. Un moment il m’a dit « ahaha t’as vu je te tiens plus, lol, truc de fou », ou quelque chose d’approchant, et je me suis écrié « par la malpeste, c’est inouï, je sais désormais faire du vélo », ou quelque chose d’approchant, puis j’ai filé par monts et par vaux, fendant l’air comme un faon aux aguets, pour aller demander à des hordes de types louches de ma connaissance de lui péter sa gueule parce que quand même, lâcher les vélos des gens comme ça sans prévenir, ça se fait pas. Même quand on s’appelle Edmond (mais si ça se trouve, c’était Raymond).
Et si j’ai peut-être oublié certains détails de cette croustillante anecdote, le vélo, je sais toujours en faire, je suppose, même si là , on m’a volé le mien, dans quel monde vit-on ?
A l’inverse, et à la même époque à deux ou douze ans près, un dénommé Joseph, je crois qu’il n’avait pas de moustache « alors, c’est die ou c’est das? » (et il fallait répondre c’est der)(mais pas toujours)(il était rusé comme un troupeau de renardeaux) et aujourd’hui, je me demande si cétait pas quand même das, comme quoi, contrairement au vélo, la moustache, ça s’oublie.
Mais jamais, jamais, je l’avoue aujourd’hui, je n’ai essayé d’organiser de Tour de France pour malades de l’Alzheimer. Je ne peux donc pas vraiment dire si c’est possible d’oublier le vélo. Et donc, je l’avoue, il m’est arrivé d’utiliser cette expression à tort et à travers.
Il est en revanche des choses qui doivent sans cesse se réapprendre. L’Amour, par exemple. Où a-t-il sa source ? Où se jette-t-il langoureusement dans l’océan comme d’autres se jettent dans le tricot (que celui qui a répondu dans ton cul se dénonce immédiatement, merci, on peut jamais être sérieux dans cette baraque)(en plus, c’est complètement faux) ? Il faut sans cesse le réapprendre (à moins d’avoir une très bonne mémoire, parce que c’est des noms compliqués)(mais c’est en Russie)(ou en Chine). De même, le blogging, même quand on est le 11e fournisseur mondial (à l’heure où je vous parle) de culture et de plaisir, si l’on veut mériter ce statut et les honneurs, champagne, saucisses de Morteau, filles nues et poneys Shetland qui l’accompagnent, après trois semaines de pause, deux de vacances sous le soleil nonchalant du Grand Sud et une sous le soleil blafard d’une caserne chancelante, ben y a un moment où tu sais tellement pas quoi raconter que tu te prends à ressortir le mail du mec qui voulait que tu fasses un post sur une espèce d’émission de décoration.