Bon pour ton poil - Der Blog, der lolt

Comme une chanson populaire

Wurgol √©tait d√©sempar√©. Depuis des mois, en effet, il filait le parfait amour avec Hunta, une jeune fille charmante, √† l’intelligence fusel√©e et √† l’humour byzantin. En sa pr√©sence, il se sentait heureux et l√©ger comme une tourterelle qui s’envole √† tire d’aile en emportant des noix et, par ailleurs, ils franchissaient bien plus que r√©guli√®rement des ponts entre nous et le ciel, et ce parfois dans des positions dont il n’avait jamais soup√ßonn√© l’existence jusque l√†.
Qu’allait-il devenir ?, se demandait-il. Comment pourrait-il endurer une telle situation ? Qui a le droit de faire √ßa ?

Cet amour naissant nuisait fortement √† sa carri√®re de star de la chanson contemporaine. Alors qu’il ne savait faire que chanter pour quelqu’un qui s’en va. Qui s’en va.

Comme il avait lu sur Internet qu’il √©tait important de tout partager dans un couple, il d√©cida de partager ses pr√©occupations au sein de son couple. Bien mal lui en prit ! Car Hunta fit preuve d’une nature √©tonnamment peu compr√©hensive.

– Tu comprends, je suis si heureux avec toi que je ne peux pas composer de nouvelles chansons ! ¬Ľ
– Mais enfin, je ne comprends pas ! ¬Ľ, r√©pondit Hunta, qui ne comprenait pas.
– La chanson, qu’est-ce que c’est ? C’est avant tout de l’√©motion. Et l’√©motion, c’est les ruptures.
– Mais enfin, voyons, il y a bien d’autres √©motions. Est-ce que, comme nombre de chanteurs populaires, Calogero et Stromae, et puis un autre aussi, je crois, tu as connu la douleur de perdre un parent ?
– Ma foi, oui.
– Super.
– C’√©tait au rayon des merguez.
– Un rayon entier rien que pour les merguez ? Waouh.
– C’√©tait rayon des merguez / tu √©tais fort comme la braise / moi je portais un fez / je t’ai perdu, aux merguez.
– Sympa, mais je crois que √ßa va fonctionner moyen √† cause de la censure. On peut pas dire que c’√©tait aux surgel√©s ?
– Le public, aujourd’hui, recherche avant tout de l’authenticit√©.
– Donc le fez, c’est exact ?
– Ben oui.
РÇa alors.

La carri√®re de Wurgol n’avait d√©marr√© que r√©cemment. Jusque l√†, accompagn√© de son fid√®le orgue Bontempi, il √©tait animateur de mariages et d’autres soir√©es festives, m√™me qu’une fois il avait particip√© √† une croisi√®re sur la Nive (il avait compris le Nil, mais bon, c’est d√©j√† √ßa, quand m√™me). Il chantait tous les grands classiques de la chanson fran√ßaise et, parfois, en fin de soir√©e, quand tout le monde √©tait ivre, se laissait aller √† interpr√©ter l’une de ses propres compositions (dont “Octavie”, compos√©e apr√®s la fameuse croisi√®re sur la Nive, et son fameux refrain “C’est pas parce que t’as Alzheimer / qu’il faut t’en aller comme une foug√®re”)
Il avait à son répertoire neuf chansons, une par rupture et il jalousait secrètement la vie sentimentale de Cali et de Génération Goldman.
Mais un soir, alors qu’il animait la soir√©e annuelle de l’entreprise d’√©lectricit√© Strom AG, il fut victime d’une terrible m√©prise : au lieu d’appuyer sur la touche “valse” de son Bontempi, il appuya par m√©garde sur “tango”. Un producteur qui passait l√† par hasard car il avait besoin de courant, je suppose, je ne sais pas, arr√™tez de m’interrompre, trouva ce d√©calage entre le c√īt√© chaloup√© de la musique et l’aspect suicidaire des paroles de “Ermelinda”, (“Pourquoi tu es partie comme √ßa ? / C’est pas sympa de partir comme √ßa”) d√©licieusement d√©cal√©.

La suite, vous la connaissez, 92 semaines numéro 1 au top 50 et 38 au top 47.

Mais cela commen√ßait √† dater et le public √† s’impatienter.

Or, Wurgol ne parvenait plus √† √©crire car il filait le parfait amour avec Hunta, c’√©tait au premier paragraphe, essayez de suivre.

РMais des émotions, y en a plein, des émotions. Des adieux à un ami, le soleil qui se lève, un chat qui fait du vélo, le temps jadis qui plus jamais ne sera, mon collègue du boulot qui a probablement mangé un renard, tout cela, ce sont des émotions !
– Jamais cela ne vaudra l’√©motion d’un adieu d√©chirant quand dans l’amour tout s’effondre. Ouah, tu vois ? Trop puissante, cette phrase !
– Mais attends… ton truc avec les merguez, l√†… en fait tu t’es perdu dans un supermarch√© ?
– Ouais.
– Mais c’est pas une √©motion, √ßa.
– Si, parce que j’avais 32 ans quand √ßa m’est arriv√©, trop la honte.

Malgr√© ces incessantes discussions, rien n’y faisait : l’amour entre Hunta et Wurgol continuait d’√™tre beau comme un loup, comme un soldat. Mais un jour, lass√©e de ces incessantes discussions, Hunta s’en alla.
– Oh, merci, on n’a jamais rien fait d’aussi beau pour moi, tu es le soleil de ma vie ! Tu es le cr√©dit de mes envies !
– Oh, c’est tr√®s beau ce que tu dis. Aimons-nous vivants !
– Super, je vais t’aimer comme on ne t’a jamais aim√©e, tu vas voir !
– M√™me quand l’amour sera mort ?
– M√™me √† l’usure, j’y crois encore et en coeur.

Mais √† chaque fois, c’√©tait pareil, toujours la m√™me ritournelle.
Hunta s’en allait et revenait, et √ßa ne s’arr√™tait pas de tourner et √† la fin, Wurgol se mit √† faire du bateau dans son quartier, un truc terrible.

– Oh, je sais ! Une √©motion, c’est par exemple quand on a un marteau !
– Mon pauvre, tu sais vraiment plus quoi inventer. Je me barre. Il n’y a plus d’espoir. Nous, c’est comme une illusion qui meurt.
РTiens, tu as oublié tes perles de pluie la dernière fois, après le chat les bouffe et y en a partout.
– Ah ben voil√†, un chat mort, √ßa c’est √©mouvant.
– Ah oui.


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Pondu par raph le Tuesday 6 May 2014 oui je sais la date est en anglais, c'est parce que je suis trop hype dans ma tÍte.
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